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mercredi 7 avril 2010

La campagne de Russie

Le 6 novembre (1812) le thermomètre descendit à dix-huit degrés au-dessous de zéro : tout disparaît sous la blancheur universelle. Les soldats sans chaussures sentent leur pied mourir; leurs doigts violâtres et roidis laissent échapper le mousquet dont le toucher brûle; leurs cheveux se hérissent de givre, leurs barbes de leur haleine congelée; leurs méchants habits deviennent une casaque de verglas. Ils tombent, la neige les couvre; ils forment sur le sol de petits sillons de tombeaux. On ne sait plus de quel côté les fleuves coulent; on est obligé de casser la glace pour apprendre à quel orient il faut se diriger. Egarés dans l'étendue, les divers corps font des feux de bataillon pour se rappeler et se reconnaître, de même que des vaisseaux en péril tirent le canon de détresse. Les sapins changés en cristaux immobiles s'élèvent çà et là, candélabres de ces pompes funèbres. Des corbeaux et des meutes de chiens blancs sans maîtres suivaient à distance cette retraite de cadavres.
p.206-207

Que c'est beau! Les doigts gourds dans la littérature, les doigts gourds dans la légende des siècles!

A apprendre par cœur et à réciter quand nous serons tous en exil.

mardi 23 mars 2010

España en tiempos revueltos

Lorsque, sortant du débris de Carthage, je traversai l'Hespérie avant l'invasion des Français, j'aperçus les Espagnes encore protégées de leurs antiques moeurs. L'Escurial me montra dans un seul site et dans un seul monument la sévérité de la Castille : caserne de cénobites, bâtie par Philippe second dans la forme d'un gril de martyre, en mémoire de l'un de nos désastres, l'Escurial s'élevait sur un sol concret entre des mornes noirs. Il renfermait des tombes royales remplies ou à remplir une bibliothèque à laquelle les araignées avaient apposé leur sceau, et des chefs-d'oeuvres de Raphaël moisissant dans une sacristie vide. Ses onze cent quarante fenêtres, aux trois quarts brisées, s'ouvraient sur les espaces muets du ciel et de la terre: la cour et les hiéronymites y rassemblaient autrefois le siècle et le dégoût du siècle.

Chateaubriand, Napoléon, La petite vermillon, p.133,Livres XIX à XIV des Mémoires d'outre-tombe

Comme vous l'aurez compris, j'en suis au moment où Napoléon est venu s'embourber en Espagne. Une phrase : Toute la vaillance des Français leur fut inutile, les forêts s'armèrent et les buissons devinrent ennemis est un joli condensé de l'étude de Clausewitz sur la guerrilla espagnole.

Mais pourquoi Chateaubriand dit "les Espagnes"?





vendredi 12 mars 2010

Le vif ressentiment de son étroitesse

Quels que soient les efforts de la démocratie pour réhausser ses moeurs par le grand but qu'elle se propose, ses habitudes abaissent ses moeurs; elle a le vif ressentiment de son étroitesse : croyant la faire oublier, elle versa dans la Révolution des torrents de sang; inutile remède, car elle ne put tout tuer, et, en fin de compte, elle se retrouva en face de l'insolence des cadavres. La nécessité de passer par les petites conditions donne quelque chose de commun à la vie ; une pensée rare est réduite à s'exprimer dans un langage vulgaire, le génie est emprisonné dans le patois, comme, dans l'aristocratie usée, des sentiments abjects sont renfermés dans de nobles mots.
Chateaubriand, Napoléon, La petite vermillon, p.52, Livres XIX à XIV des Mémoires d'outre-tombe

Livre très vivant, bien plus accessible que le seul nom de Chateaubriand pouvait pourtant éloigner. Seule la forte culture classique peut décourager. L'auteur rédige dans ses propres mémoires la vie de Napoléon. Dans un souci d'impartialité, il relate les hauts faits et les petites atrocités. Cependant, l'épopée et la gloire, quoique plus ramassées, marquent davantage le lecteur. La campagne d'Italie, dix pages formidables, qui font la gloire de l'empereur.